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Être disruptif avec Le Caravage

Mis à jour : 15 janv. 2020



On ne compte plus le nombre d'articles et d'analyses qui nous présentent le concept de disruption comme le Graal du XXIe siècle, LE nouveau profil à adopter en entreprise. Pas une réunion, pas un projet, pas un marché sans sa part de disruption obligatoire. Le terme s'insinue jusque dans le champ politique et médiatique.

C'est Jean-Marie Dru qui a été le premier à associer le terme disruption au business dans les années 1990. Auparavant, il était surtout utilisé pour évoquer des accidents naturels et climatiques - tsunamis, typhons...

Si l'on comprend la nuance positive que comporte le terme "disruption", à l'inverse de rupture qui porte une charge plus négative, on peut se demander en quoi le concept de disruption est lui-même disruptif.


Petit rappel lexical : "L'innovation disruptive est une innovation de rupture, par opposition à l'innovation incrémentale, qui se contente d'optimiser l'existant" nous dit Jean-Marie Dru.

Pour illustrer ces deux types d'innovation, on parle d'innovation de rupture lorsqu'Apple sors le premier I Phone, là où Nokia faisait de l'innovation incrémentale en perfectionnant l'objet téléphone mobile.

Qu'est-ce qu'un artiste si ce n'est un être à la pensée disruptive?

Ce qui fait l'art, c'est évidemment l'idée, l'intuition, l'émotion mais surtout la rupture. La disruption est le cœur même de la création artistique. Disruption dans la pensée, dans le sujet, dans le support ou encore le procédé, toute recherche artistique se veut disruptive par définition. Une fois encore, le champ artistique a défriché bien avant l'heure les concepts qui s'imposent aujourd'hui dans le champ entrepreneurial. En effet, qu'est-ce qu'un artiste si ce n'est un être à la pensée disruptive, dont l’œuvre fait preuve de disruption?

Léonard de Vinci n'était-il pas disruptif en dessinant la vis aérienne - prémices de l'hélicoptère? Le Caravage ne proposait-il pas une œuvre disruptive en choisissant d'humaniser ses sujets religieux? Et que dire de Picasso et de ses œuvres cubistes?

Chacun de ces artistes a "rompu" avec les modes de représentations qui les précédaient et ont amené les générations suivantes à s'emparer de leur innovation. Prenons le temps d'interroger le concept de disruption au regard de l'histoire de l'art.


Qu'est-ce qui différencie un artiste plutôt qu'un autre? Sur quels critères un artiste est-il choisi pour compléter les salles du Louvre? Son talent bien sûr. Ses choix de couleurs, de composition, sa maîtrise technique, c'est certain. Mais ces qualités, si louables soient-elles, ne font pas de tous les artistes des génies.

Ne serait-ce pas le caractère disruptif d'une œuvre qui lui donnerait son aura si particulière?

Il est intéressant pour comprendre de mettre côte à côte une œuvre marquante de l'histoire de l'art avec une œuvre produite par un autre artiste au même moment.

Prenons un exemple avec Le Caravage - enfant terrible de la Renaissance italienne. Lorsqu'un juriste du Vatican lui commande une œuvre en 1601 pour orner la chapelle familiale dans l'église romaine de Santa Maria della Scala in Trastevere, Caravage abandonne totalement l'iconographie conventionnelle.


Mort de la Vierge - 1606 - Le Caravage - Musée du Louvre

Il choisit de traduire la réalité des êtres et leurs émotions, sans se soucier des conventions. La vierge gît sur une couche, tête renversée, le bras gauche pendant. C'est une vision brutale, crue et très "réaliste" que donne Caravage du thème religieux. Aucun élément ne vient ici témoigner du caractère divin du sujet si ce n'est la fine auréole.


Le tableau fut refusé par le Clergé qui le jugea indigne du lieu. Il fut remplacé par une œuvre du même sujet, peinte par Carlo Saraceni.

Mort de la Vierge - 1610 - Saraceni - Eglise Santa Maria della Scala, Rome

La comparaison est saisissante et l'on comprend mieux pourquoi les réactions du public contemporain étaient vives autour de l’œuvre du Caravage. Saraceni reprend tous les codes de la représentation de la mort de la Vierge. Sa technique est bonne, sa maîtrise des couleurs indéniable. Mais son œuvre ne sera pas retenue par l'Histoire, ni par les générations suivantes car elle n'innove pas de manière disruptive.

Au bout du compte, si les commanditaires les plus conventionnels ont refusé son œuvre, l'impact de Caravage fut considérable sur l'évolution des conceptions picturales du XVIIe siècle et un grand nombre d'artistes se sont ensuite réclamés du Caravagisme.


Caravage a opéré une disruption dans l'histoire de l'art, dans l'évolution des représentations. Si la commande imposait un thème, un budget et parfois même l'utilisation de certaines couleurs, l'artiste était libre de choisir "la manière". Caravage a fait entrer l'émotion dans le sacré, le naturalisme dans ses compositions, l'humanisme dans le divin.

L'innovation, disruptive ou pas, repose sur la connaissance de ce qui a précédé

Théoriser le concept de disruption au regard des avancées technologiques récentes répond à un besoin de réponses face aux changements toujours plus rapides par lesquels nous sommes traversés. Cependant, la course à la disruption est contreproductive. Les artistes cités plus haut n'étaient pas en recherche absolue de rupture mais de nouvelles façons de penser le monde et de le représenter. En amont de la disruption, il y a surtout la connaissance de ce qui a précédé et le besoin impératif de le renouveler.


L'histoire de l'art est faite de disruptions. Le concept a plus de 2000 ans d'histoire. Et l'innovation, disruptive ou pas, repose avant tout sur la capacité à désapprendre ce qui a été appris afin de casser les codes et les conventions, de proposer une nouvelle façon d'être au monde.



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